Le Cycle de l'Etrange

Le blogue officiel du Cycle de l'Etrange, nom générique de l'oeuvre de Manuel Ruiz, écrivain, journaliste, scénariste, producteur de radio. Manuel Ruiz est membre de la Société des Gens de Lettres et de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques.

01 décembre 2009

Le Vinland

m109

Le spationef émit un grand craquement en franchissant la barrière spatio-temporelle. Cela aurait pu être banal, mais ne l’était pas : en dépassant cette frontière invisible, ils venaient d’atteindre le bout de l’univers. Ils se retrouvaient à des milliards d’années-lumière de leur point de départ. C’est-à-dire qu’une immensité les séparait désormais de ce qu’on appelait l’humanité. Des êtres humains étaient-ils déjà allés aussi loin ? Pas sûr.

À l’intérieur, ils faisaient des efforts pour reprendre une vie « normale », comme ils disaient. Tout d’abord, ils avaient rétabli le système de gravité artificielle. Après des mois et des mois passés en état d’apesanteur, ils ne savaient plus marcher. Il leur fallut plusieurs jours pour réapprendre à se servir de leurs jambes et à balancer les bras au rythme des pas quand ils marchaient dans les longs couloirs du vaisseau. Ensuite, ils rétablirent un programme de tours de garde et des heures fixes pour les repas, et la bière fut à nouveau autorisée. Bref, ce qu’il fallait pour faire une vie « normale », ou y ressemblant suffisamment pour croire qu’elle l’était.

Par les baies vitrées, ils regardaient, les yeux écarquillés, ces étoiles et ces systèmes, si différents de ceux qu’ils connaissaient. Ici, tout était différent. Ils étaient loin, loin, loin. Ils étaient perdus au bout de l’univers.

Et puis, arriva le jour tant attendu. Celui où ils allaient enfin savoir ce qu’ils étaient venus faire là. Parce que… Ils ne le savaient pas. Ils venaient d’accomplir un voyage interminable, et ils ignoraient le pourquoi.

Le capitaine Ragnar convoqua donc une réunion de ses officiers. Dans la salle prévue à cet effet, ils se présentèrent : Sven, Olaf, Gyllyhö, Björn, Grimur, Ingvar, Godfryor. Sans oublier le vieux Goran, le vétéran de la navigation spatiale qui avait exploré une infinité de galaxies depuis un demi-siècle, et peut être davantage. Les cheveux étaient blonds, les yeux bleus. Tous s'assirent autour de la table et un silence s'installa. Les regards se posaient sur le capitaine. Ce dernier poussa un soupir, prenant conscience qu'il devait se décider.

« Bien, Messieurs, je ne vais pas perdre de temps en monologues, puisque vous connaissez tous le but de cette réunion. Je rappellerai simplement que nous avons été volontaires. Tous, tant que nous sommes à bord de ce vaisseau, nous avons été volontaires pour cette mission. Personne ne nous obligés à embarquer. Cependant, nous ignorions ce qu’on attendait de nous. Les autorités nous ont mis les cartes sur la table : nous allions partir avec un message préenregistré et gravé dans la mémoire du spationef. Ce message contenait l’explication de ce voyage et le but de la mission. Les instructions étaient catégoriques : nous devions attendre d’avoir franchi la barrière spatio-temporelle pour le lire. Si nous l’avions fait avant, les autorités en auraient été averties, grâce à un système de transmission, et nous aurions été immédiatement déclarés hors-la-loi. »

Le capitaine Ragnar reprit son souffle, en observant les visages autour de la table : tous étaient fermés, et concentrés. Visiblement, le moment était grave.

« Eh bien, cette fameuse barrière, nous venons enfin de la franchir, après presque une année de voyage. Cela signifie que nous avons respecté les consignes. Nous allons pouvoir entendre le message en toute légalité. Autrement dit, nous allons enfin connaître le but de notre mission. »

Le silence était total quand il appuya sur un bouton. Trois secondes plus tard, une voix s’éleva dans la pièce :

« Messieurs, bonjour. Si vous écoutez cet enregistrement sans encombre, c’est que vous avez respecté votre parole et que vous avez attendu d’avoir franchi la barrière spatio-temporelle pour en prendre connaissance. Ainsi donc, et avant toute chose, au nom des autorités, je tiens à vous remercier et à vous présenter mes félicitations. Le fait seul que vous ayez appliqué les consignes démontre que vous êtes dignes d’accomplir la mission que nous vous avons confiée.

Maintenant, il serait temps de vous dire de quoi il s’agit, et pourquoi nous vous avons demandé d’entreprendre un voyage si long et si périlleux. Messieurs, votre mission sera de retrouver le capitaine Érik le Rouge, ainsi que le « Drakkar », son légendaire astronef. Et par la même occasion, de découvrir le « Vinland ».

Je devine que vous êtes étonnés, voire stupéfaits. C’est tout à fait naturel. Alors, nous allons procéder par ordre. Vous avez tous entendu parler d'Érik le Rouge. Son histoire est racontée dans les écoles. Et de toute façon, il fait partie de l'imaginaire collectif. C'était le plus grand explorateur de tous les temps. Il a découvert et exploré des centaines de galaxies, dont certaines se sont révélées d'une richesse incroyable. En fait, il a révolutionné l'exploration spatiale et l'univers entier. Il se déplaçait toujours à bord du « Drakkar », son astronef devenu aussi légendaire que lui.

Maintenant, parlons du « Vinland ». Il s'agit d'un mythe venant de la nuit des temps. Le Vinland serait la plus belle planète de l'univers, la plus fertile, la plus hospitalière. Bref, une sorte de paradis. Naturellement, personne ne l'a jamais trouvé. Un jour, Érik le Rouge a décidé de se lancer à sa recherche. La découverte du Vinland devait être le couronnement de sa carrière d'explorateur. Avec son légendaire Drakkar et son équipage, il s'est enfoncé dans l'espace et... il a disparu. Personne ne l'a jamais revu, personne n'a jamais eu de ses nouvelles. Impossible de savoir ce qu'il était devenu. C'est alors qu'il est devenu un personnage légendaire. Avait-il trouvé le Vinland ? Était-il mort ? Questions sans réponse.

Jusqu'à aujourd'hui. En effet, des informations ultra-confidentielles sont parvenues aux autorités. Bien entendu, elles sont à prendre au conditionnel. Selon quelques témoignages, on aurait repéré sur une très lointaine planète des débris correspondant à la description du Drakkar. Il s'agit peut-être du vaisseau d'Érik le Rouge. Et cette planète serait peut-être le Vinland. Nous sommes obligés de dire peut-être, parce que nous n'en savons rien. C'est pourquoi, après de longues délibérations, les autorités ont décidé de monter cette expédition et de vous la confier.

Je suppose que, parvenus à ce point des explications, vous avez compris en quoi consistait votre mission : vous devez vous rendre sur cette lointaine planète. Là-bas, vous devrez identifier les débris. Si ce sont bien ceux du Drakkar, vous devrez alors localiser Érik le Rouge et son équipage. Et enfin, vous devrez déterminer si cette planète mystérieuse est vraiment le mythique Vinland.

Voilà votre mission. Ainsi que vous l'avez constaté, elle est ultra-secrète, et vous en comprendrez les raisons : Érik le Rouge, le Drakkar et le Vinland sont des légendes. Localiser les deux premiers et découvrir le troisième seraient des événements de dimension cosmique. Voilà pourquoi les autorités préfèrent qu’on n’en parle pas, pour le moment. Nous vous demandons de comprendre que votre mission est d’une importance capitale : de ce que vous écrirez sur votre rapport dépendra en grande partie le futur de l’exploration spatiale, et son principe même. Nous avons toute confiance en vous, et nous attendons les résultats de vos recherches.

Messieurs, au nom des autorités, salutations et bonne chance. »

L’enregistrement s’arrêta.

La réaction des officiers à ce message extraordinaire fut le silence. Un silence total entourait la table. Manifestement, ces spationautes, pourtant expérimentés, s’attendaient à tout, sauf à ce qu’ils venaient d’entendre. Au bout de quelques minutes, le jeune Sven parvint enfin à ouvrir la bouche :

« Érik le Rouge…, murmura-t-il. Le Vinland… J’en entends parler depuis toujours… »

Puis il se tourna vers Goran :

« Mais toi, tu l’as connu, n’est-ce pas ? »

En effet, le vieux Goran, vétéran parmi les vétérans, était probablement la dernière personne vivante à avoir connu Érik le Rouge. Il répondit par un rictus ressemblant à un sourire.

« Le connaître, c’est beaucoup dire. En fait, je crois que personne ne pouvait se vanter de le connaître vraiment. Je l’ai rencontré à l’école. Ensuite, nous avons débuté ensemble dans la navigation spatiale. Et puis, il m’est arrivé de le croiser, alors qu’il partait pour une exploration, ou qu’il en revenait. Le connaître… Non. Il avait tracé un cercle imaginaire autour de lui et nul ne pouvait y pénétrer. Ah, toujours disponible, pour découvrir une galaxie, pour un bon repas, pour une bonne bière. Mais impossible de percer sa personnalité profonde. Tenez, je vais vous dire une chose : malgré notre longue amitié, je n’ai jamais pu savoir s’il était marié et s’il avait des enfants. Et maintenant que j’y pense, je ne sais pas non plus pourquoi on l’appelait Érik le Rouge : c’est vrai que ses cheveux étaient un peu roux, mais pas plus que pour n’importe quel autre rouquin. C’était ainsi : avec lui, on ne savait jamais. »

« Et s’il était toujours vivant ? »

« Ah, ce serait merveilleux de le revoir ! Le Vinland… Je me souviens que c’était son obsession : il ne rêvait que de découvrir le Vinland. Et peut-être l’a-t-il réellement découvert. »

Le capitaine Ragnar décida d’intervenir.

« Bien, nous savons maintenant que nous n’avons pas fait ce voyage interminable pour rien. Oui, nous avions bel et bien une mission, et elle est d’une importance capitale. Je considère que c’est un honneur et nous allons tout faire pour l’accomplir correctement. Il ne reste plus qu’à informer l’équipage. Je ne doute pas que les hommes partageront notre enthousiasme. »

« Et le Vinland ? demanda Olaf. Enfin, je veux dire cette planète mystérieuse ? »

« Selon nos instruments, nous devrions l’atteindre dans une centaine d’heures. Nous prendrons deux jours pour l’étudier. Il est hors de question de transiger avec la sécurité, mais nous devons récupérer ces débris et nous irons le faire. »

Björn se racla la gorge.

« Et… Hum, s’il s’agit effectivement de l’appareil d’Érik le Rouge ?... Et s’il s’agit effectivement du Vinland ?... »

« Vous venez de l’entendre : notre mission est de faire un rapport, et rien d’autre. »

« Vous ne m’avez pas compris, capitaine. Si nous retrouvons vraiment Érik le Rouge, et en vie, devrons-nous le ramener avec nous ? »

Ragnar se sentit un peu décontenancé : à ce moment seulement, il s’apercevait que le message qu’il venait d’écouter ne contenait aucune indication sur ce sujet. Il résolut de hausser les épaules.

« Eh bien, si cette question se pose dans quelques jours, cela signifiera que notre mission aura été couronnée de succès. Nous en sommes très loin ! Alors, à vos postes. »

  • * * * * * * * *

  • * * * *

À mesure qu’ils approchaient, l’excitation grandissait et grandissait parmi l’équipage. Tous ne parlaient plus que de cela : le Vinland, le Vinland… Ce lieu mythique dont ils entendaient parler depuis leur enfance, ils allaient enfin le voir.

D’ailleurs, ils le voyaient déjà : sur les écrans de contrôle, la planète apparaissait, toute petite, mais grossissant d’heure en heure. Enfin, le spationef l’atteignit. Il se mit en orbite. Et alors…

Et alors, la stupéfaction et la déception se répandirent dans les couloirs, dans les coursives, dans les salles. Le Vinland ? Eh bien, la fameuse planète se révélait recouverte d’une surface ocre jaune, et ne comprenant rien d’autre que du sable et des cailloux. Les instruments avaient beau étudier et disséquer, ils ne repéraient pas autre chose. Mis à part, bien sûr, les débris d’astronef, lesquels étaient bien présents, non loin du Tropique du Nord. Une boule sans intérêt, voilà ce qu’ils découvraient.

« C’est donc ça, le Vinland ? gémit Sven. Mais c’est affreux… »

« Immonde, veux-tu dire, renchérit Olaf. Il doit s’agir d’une erreur. »

L’officier de navigation se chargea de leur confirmer qu’il n’y avait aucune erreur : c’était bien la planète mentionnée dans leur ordre de mission.

Ragnar réunit à nouveau ses officiers.

« Messieurs, les protocoles de sécurité ont été respectés, et nous détenons suffisamment d’informations sur cette planète pour prendre une décision. La voici : nous allons atterrir près des débris pour les étudier. Mais le sol est très dangereux : si nous posons le spationef, il n’est pas sûr que nous puissions décoller à nouveau. Il restera donc en orbite. Nous allons former une équipe et descendre avec une navette. L’atmosphère semble respirable pour les humanoïdes. Par mesure de précaution, nous emporterons des scaphandres autonomes. »

« Et pour combien de temps la mission sera-t-elle prévue ? » questionna Goran.

« Pour l’instant, nous désirons simplement étudier les débris. Nous emporterons des vivres et de l’eau pour trois jours, et nous dormirons à bord de la navette. Nous déciderons ensuite si nous armons des expéditions plus longues. »

  • * * * * * * * *

  • * * * *

Vingt-quatre heures plus tard, une navette se détachait du spationef. À bord, il y avait le capitaine Ragnar, Olaf, Sven, Björn, Goran, et quelques hommes d’équipage. La navette se laissa tomber dans l’atmosphère et finit par se poser, tout près de l’emplacement où on avait repéré les débris. Ils ouvrirent un hublot pour vérifier que l’air était bien respirable. Après quoi, ils sortirent.

Un sentiment de découragement les envahit aussitôt.

« Quel endroit infâme… » murmura Björn.

C’était bien le cas : à perte de vue, on n’apercevait que des cailloux et du sable. Un paysage déprimant.

« Comment a-t-on pu croire qu’il s’agissait du Vinland ? » rajouta Olaf.

Ragnar devait s’avouer qu’il était impressionné par la désillusion de ses hommes. Les spationautes ressemblaient à des enfants voyant s’évanouir un de leurs rêves. Le mot « Vinland » avait accompagné leurs jeunes années. Le capitaine se dit que le meilleur moyen de dissiper le malaise était de se mettre au travail.

« Nous n’avons pas de temps à perdre : allons identifier les débris. »

Ils se dirigèrent vers l’emplacement repéré. Leurs grosses chaussures s’écrasaient sur le sable et les cailloux. Quand ils arrivèrent tout près, une surprise les attendait : les débris n’étaient pas éparpillés. Au contraire, les panneaux de métal étaient assemblés et formaient une sorte de cabane, même si cette dernière se révélait délabrée et manifestement abandonnée, ce qu’une visite à l’intérieur confirma vite.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » interrogea Sven.

Ragnar fut obligé de lui expliquer :

« C’était une technique qu’on employait jadis. Quand on arrivait sur une planète vierge, on démontait le spationef et, avec les pièces détachées, on construisait une maison. C’est ainsi que faisaient nos ancêtres. »

« Nos ancêtres, je veux bien. Mais Érik le Rouge et son équipage n’avaient aucune raison de le faire. »

« Eh bien, si. Ils en avaient une. Et elle me semble évidente. »

Comme les spationautes demeuraient perplexes, le vieux Goran intervint.

« Ce que le capitaine essaye de vous dire, c’est que ce vaisseau spatial ne s’est pas posé ici. Il s’est écrasé. »

« Oui, confirma Ragnar. Ils n’ont pas fait ce que nous avons fait : ils n’ont pas respecté les protocoles de sécurité. Ils ont voulu atterrir et… Incroyable : Érik le Rouge et ses compagnons légendaires victimes d’une erreur de débutant, eux qui étaient les plus grands explorateurs de l’histoire ! Ils ne pouvaient plus décoller. C’est pourquoi ils ont démonté le spationef et bâti cette maison rudimentaire. »

« Dans laquelle ils ne sont pas restés bien longtemps ! compléta Goran. Les conditions de vie devaient être déplorables, et ils n’ont pas tardé à aller vivre ailleurs. »

« Notre mission a déjà progressé : nous savons maintenant pourquoi Érik le Rouge et son équipage n’ont plus jamais donné de nouvelles. Voilà une partie du mystère éclaircie. À condition, toutefois, que ces traces soient bien celles des gens que nous cherchons. »

La réponse leur fut apportée quelques secondes plus tard. En examinant un des panneaux de métal formant le mur, ils découvrirent une marque gravée et représentant un grand « D ».

Malgré eux, l’émotion les saisit. Parce que le monde entier savait que cette marque était celle du Drakkar. Plus de doute : ils venaient de retrouver les restes de l’expédition d’Érik le Rouge. Ce que tant de navigateurs avaient tenté, ils venaient de le faire.

« Nous les avons trouvés, s’exclama Sven, nous les avons trouvés ! »

« Et maintenant, où sont-ils ? » questionna Olaf.

Ils sortirent de la maison délabrée et se dispersèrent. Ils n’eurent pas à chercher bien loin : à une centaine de mètres de là, ils découvrirent des tombes. Des monticules de cailloux, bien alignés, et que la poussière apportée par le vent commençait à recouvrir. Des croix de fortune les surmontaient, et ils parvinrent à déchiffrer les noms gravés dessus : Iversson, Gudmunsson, Olsson, Larsson, Gustavsson, Snorrisson, Gudjonsson.

Ils n’eurent pas besoin de se parler pour comprendre. Parce que ces noms, ils les connaissaient tous, et l’univers entier les connaissait : c’était les noms des officiers d’Érik le Rouge.

« Nous voici arrivés au bout, dit Björn. Ils se sont écrasés ici. Ils ne pouvaient plus repartir, et ils sont morts l’un après l’autre. Et tout le monde se demandait ce qu’ils étaient devenus. »

Ragnar dut intervenir pour rectifier :

« Non, nous ne sommes pas arrivés au bout. Parce qu’il en manque un. Et précisément celui que nous cherchons. »

En effet, aucune tombe ne portait le nom d’Érik. Cette anomalie les embarrassa.

« Eh bien, proposa Sven, c’est peut-être logique : si Érik a été le dernier à mourir, il n’y avait plus personne pour l’enterrer. Son cadavre doit être… quelque part. Et depuis le temps, la poussière a dû le recouvrir. Nous avons peu de chances de le retrouver. »

Ragnar sursauta en entendant cela.

« Quoi, on nous a confié une mission capitale pour l’humanité et, à peine débarqués, vous vous découragez ! Et d’abord, qu’est-ce qui vous permet de dire qu’Érik le Rouge est mort ? Si j’en crois le dossier qu’on m’a donné, il avait à peine deux ans de plus que Goran. Or, Goran est avec nous, et toujours vivant, que je sache ! En conséquence, Érik le Rouge peut être vivant, lui aussi. »

« Voyons, capitaine, si ces hommes sont morts de faim et de fatigue, il est peu probable que lui-même ait pu survivre. »

« Si. Et la preuve est qu’il n’est pas enterré là, devant nous. D’ailleurs, quand bien même serait-il mort aussi, notre mission est de retrouver son corps et de l’identifier. Mettez-vous à sa recherche ! »

« Capitaine, chercher un corps sur cette planète équivaut à chercher une aiguille dans une botte de foin ! »

« Alors, vous allez chercher une aiguille dans une botte de foin ! Et vous allez la trouver ! Allez, ouste ! Je vous attendrai à la navette. »

Les spationautes durent s’exécuter, de mauvaise grâce, mais s’exécuter néanmoins.

Ils revinrent à la nuit tombante, salis, fatigués, et s’avouèrent bredouilles. Ils avaient marché pendant des heures, ratissant un large terrain, et n’avaient rien vu d’autre que du sable et des cailloux. Pas de trace d’un corps, encore moins d’un humanoïde vivant.

« Vous continuerez demain », martela Ragnar, impitoyable.

Ils s’installèrent dans la navette, pour passer la nuit.

  • * * * * * * * *

  • * * * *

Le lendemain, les hommes repartirent. Déployés en éventail, ils ratissèrent une vaste superficie. Mais peu après midi, ils revinrent, et avouèrent qu’ils rentraient à nouveau bredouilles. Ragnar se mit vraiment en colère.

« Bande d’incapables ! Si j’avais su, j’aurais demandé un autre équipage ! Trouver une aiguille dans une botte de foin, c’est faisable : nos ancêtres le faisaient, aux débuts de l’exploration spatiale. Puisqu’il en est ainsi, vous allez rester près de la navette et je vais aller chercher, moi. Je suis certain que je serai plus dégourdi que cette escouade d’incompétents ! »

« Capitaine, vous n’allez pas partir tout seul : ce serait une folie ! Le vent commence à se lever : il va faire voler le sable. »

« Je vous ordonne de rester ici et de m’attendre ! Et de vous taire, par la même occasion. »

Ensuite, les laissant plantés sur place, Ragnar s’éloigna à travers le paysage désespérément nu. Pendant qu’il marchait, le vent soulevait déjà la poussière. Le danger était évident.

Le cœur serré, immobiles, les spationautes gardaient le regard rivé sur l’horizon. Reverraient-ils leur capitaine ?

  • * * * * * * * *

  • * * * *

Ragnar marcha pendant une heure entière. Il regardait à droite, à gauche, et ne voyait rien. Il scrutait le sol pour tenter de repérer quelque chose ressemblant à une forme recouverte par le sable, et n’en distinguait aucune. Le vent soufflait de plus en plus et la poussière s’épaississait. Malgré sa colère teintée de mauvaise foi, il dut se rendre compte qu’il serait bientôt en danger. Tant pis, il allait retourner à la navette. Il inventerait bien quelque chose à dire pour sauver la face.

Il tournait déjà les talons, quand son œil fut accroché par une tache sombre sur le flanc d’une butte rocheuse. Il s’immobilisa en palpitant. Et en se maudissant dans sa tête. En effet, ses hommes et lui-même avaient été idiots de ne pas y penser : où a-t-on le plus de chances de survivre sur une planète dénudée ? Évidemment, dans des cavernes. On est sûr d’y trouver, au minimum, de l’ombre, et avec de la chance, un peu d’humidité. Si Érik le Rouge était vivant, c’était dans un endroit de ce genre qu’il fallait le chercher.

Ragnar se dirigea aussitôt vers l’ouverture béante. Le vent projetait le sable sur son visage et sur son uniforme. Devant l’entrée de la grotte, il sortit une lampe de sa poche et l’alluma. Il la promena sur le sol et devant lui, pour s’assurer qu’il n’y avait ni trou ni péril d’éboulement. Puis il pénétra dans l’antre.

La lampe éclaira des parois parcourues d’aspérités. Le lieu ne se révélait guère accueillant. Mais en avançant encore, il constata que la grotte tournait sur la gauche et s’enfonçait davantage. Il poursuivit donc et entra dans une salle naturelle quasiment ronde. Ce n’était pas un palace, loin de là, mais dans le contexte de ce monde, un refuge acceptable contre la chaleur, le vent, le sable. Ragnar se dit que, s’il s’était écrasé là, c’est dans une caverne semblable qu’il serait venu se réfugier.

C’était bête, mais cette simple pensée lui apporta la certitude qu’il avait enfin trouvé ce qu’il cherchait. Il se mit à frémir d’excitation.

Il baissa la lampe et, effectivement, la lumière éclaira quelques objets sur le sol : une cafetière, une poêle à frire, une chose ressemblant à une casserole, un petit cercle de pierres entourant ce qui avait dû être un feu. L’excitation augmentait chez lui : ce que ses yeux découvraient ne permettait aucun doute. Cette grotte n’avait pas été habitée : elle l’était. Il tourna sur lui-même en promenant la lampe.

« Érik le Rouge… »

Le silence régnait entre les parois.

« Érik le Rouge, je vous en prie, arrêtez ce jeu : je sais que vous êtes là. Je suis le capitaine Ragnar. J’appartiens à la Flotte Officielle. Mon spationef a été envoyé à votre recherche. Les autorités veulent savoir ce que vous êtes devenu et ce qu’il en est de votre expédition. Nous avons retrouvé vos hommes… Je veux dire, leurs tombes. Mais vous-même n’avez pas été enterré. Je sais que vous êtes ici, tout près de moi. »

Encore le silence, et l’obscurité.

« Érik le Rouge, nous sommes des capitaines de spationef, vous et moi, et nous savons que l’exploration spatiale est une chose sérieuse. Alors, ces jeux de gamin… »

« Je suis ici, capitaine… »

Ragnar sursauta, et cette fois presque de peur. La voix qui venait de lui répondre paraissait sortir de l’enfer. Il braqua la lampe dans la direction d’où elle venait.

La lumière sortit de la pénombre un homme, vieux, vieux, vieux. Vieux au-delà de toute expression. Il portait une barbe blanche, et de longs cheveux de la même couleur. En fait, on se demandait comment cet… homme pouvait encore être vivant. Ragnar dut faire un effort pour se souvenir que son vis-à-vis n’avait que deux ans de plus que Goran…

Submergé par l’émotion, il se sentait incapable de prononcer un mot. Il avait devant lui une légende, un mythe. Et ce qu’il voyait… Il eut du mal à refouler les larmes qui montaient à ses yeux. Enfin, il parvint à articuler :

« Érik le Rouge, je suis le capitaine Ragnar, à vos ordres… »

Le vieil homme bougea. Il appuya sur quelque chose accroché à la paroi, et que Ragnar ne distinguait pas. Une lumière faible et étrange se répandit, ou tenta de se répandre, dans la caverne. Un système d’éclairage indéterminé, que Ragnar n’avait pas, à ce moment précis, le cœur à étudier de plus près. Érik le Rouge se retourna et esquissa ce qui était peut-être un sourire.

« À mes ordres ? Vous me flattez. Mais voilà bien longtemps que je n’ai plus personne à qui donner des ordres, et je ne m’en plains pas. »

D’une démarche lente et difficile, il se rendit au centre de la salle naturelle pour ramasser les ustensiles de cuisine et les ranger.

« Je savais que vous viendriez un jour. Enfin, vous ou quelqu’un d’autre. Je savais que, tôt ou tard, les autorités enverraient des vaisseaux à ma recherche. J’espérais qu’ils ne me trouveraient pas. Mais je savais bien que l’un d’eux finirait quand même par arriver ici. »

« Il le fallait bien. Vous étiez un explorateur célèbre et vous aviez disparu. Les autorités devaient vous rechercher. L’opinion publique n’aurait pas compris qu’elles ne le fassent pas. »

« Je le sais, je le sais… Bon, vous deviez venir et vous êtes venu. Alors, je suppose que vous avez compris ce qui s’est passé : mon astronef s’est écrasé en essayant d’atterrir. Eh oui, nous avions mal étudié la surface. Une erreur de spationaute débutant. Nous ne pouvions plus décoller et aucun moyen de transmettre un message pour appeler au secours. Vous avez vu la maison où nous avons tenté de survivre ? »

« Oui, j’ai vu ça. Et nous avons vu aussi les tombes de vos officiers. Mais ce que je ne comprends pas, c’est… tout le reste. Enfin, vous étiez parti à la recherche du Vinland. Que faites-vous ici ? »

« Oui, nous étions partis à la recherche du Vinland. Ce devait être ma dernière expédition, le couronnement de ma carrière d’explorateur. Et nous avons fini par le découvrir. Mais si, mais si : le Vinland, c’était ça. C’était cette planète. Nous cherchions un paradis et nous avons trouvé… ça. »

« Vos informations spatio-temporelles étaient peut-être fausses… »

« Non, elles ne l’étaient pas. C’est nous qui étions dans l’erreur. Nous avions passé notre vie à rêver du Vinland, le plus bel endroit de l’univers, l’Eden de l’espace. Eh bien, nous y étions, sur le Vinland. Nous marchions dessus. Et le Vinland, c’était… ça. La déception, la déception… Savez-vous ce que c’est, capitaine ? »

Ragnar se souvint de la désillusion de ses hommes en débarquant de la navette et son cœur se serra. Il commençait à comprendre le drame qui s’était déroulé à cet endroit, des années auparavant.

« Oui, je sais ce que c’est. »

« Eh bien, ce fut notre état permanent à compter de ce jour. Notre vie n’avait plus de sens. Pourquoi étions-nous explorateurs ? Pour chercher le Vinland. Nous l’avions trouvé. Alors, l’exploration spatiale ne nous intéressait plus. Nous n’avions plus envie de rien. Si nous avions pu décoller, nous ne l’aurions pas fait. Si nous avions pu envoyer un message, nous ne l’aurions pas fait. Cela ne présentait plus d’intérêt. La déception… Nous vivions, ou nous survivions, avec elle, en permanence. Et puis, mes hommes ont commencé à mourir, un après l’autre. Bien sûr, j’ai essayé de me persuader qu’ils périssaient de faim, de soif, de fatigue, de ce vent et de ce sable. Mais je savais bien que tel n’était pas le cas, et ils le savaient aussi. Ils sont morts de déception. Ils avaient rêvé du Vinland, un paradis. Et ils avaient atterri ici, sur cette planète infâme et immonde. La déception les rongeait, peu à peu, jusqu’à les tuer. »

« Mais vous avez survécu… »

« Eh oui, capitaine, j’ai survécu alors que j’étais le plus vieux. Le destin emprunte d’étranges détours. Depuis des années, je vis seul dans cette caverne où nous avions jadis trouvé refuge. Chaque jour, je me rends près des tombes de mes compagnons, et je leur demande pardon. Oui, qu’ils me pardonnent de les avoir attirés ici. Qu’ils me pardonnent surtout d’avoir, involontairement, détruit le grand rêve de leur vie. »

« Je suis sincèrement navré pour vos compagnons. Mais nous sommes enfin arrivés. Érik le Rouge, votre cauchemar est terminé : nous allons vous ramener… »

Il s’interrompit. En effet, il allait dire : « Vous ramener chez vous ». Mais il ignorait si Érik le Rouge avait encore un chez lui, une maison, une famille, des amis. Le témoignage de Goran lui revint à l’esprit. Pour effacer son trouble, il ajouta :

« Vous êtes une légende. Imaginez l’enthousiasme que votre retour va soulever. »

Le vieil homme le regardait. Il n’essayait plus de sourire. Mais ses yeux brillaient désormais avec émotion.

« Capitaine, je suis sûr maintenant que vous avez toutes les qualités pour faire un bon commandant d’astronef. Alors, je vous parlerai franchement. Mon retour, venez-vous de dire… Pensez-vous réellement que je serai toujours vivant lorsque votre vaisseau rejoindra sa base ? »

Le cœur de Ragnar sursauta. Bien sûr que non… Un homme aussi vieux, et dans un tel état, ne survivrait plus à un voyage aussi long et aussi éprouvant. S’ils l’embarquaient avec eux, il serait mort avant d’avoir atteint la base de départ. C’était déjà un miracle s’il vivait encore. À nouveau, le trouble qui envahissait Ragnar.

« Soit, mais ne pensez-vous pas qu’il serait préférable de mourir dans un spationef que dans cette grotte… affreuse ? »

« Affreuse… À force d’y vivre, on finit par lui trouver un certain charme. Bon, j’admets que votre proposition est frappée au coin du bon sens. Seulement… Seulement, je ne partirai pas avec vous, capitaine. Je vous remercie d’être venu à mon secours. Mais vous avez vu de vos yeux les tombes de mes compagnons, mes fidèles officiers. Ils sont là. Et il est hors de question pour moi de les abandonner. Je veux mourir près d’eux, et rester avec eux pour l’éternité. »

« Quoi, vous me demandez de vous laisser ici ? Dans ce trou ? »

« Cela vous pose-t-il un problème moral ? »

« Un énorme problème moral. Je volerais dans l’espace en sachant que vous agonisez sur une planète perdue… Et vous voudriez en plus que je sois en paix avec ma conscience ? »

« Oui, parce que vous ramènerez votre équipage à la base de départ et que tous vos hommes seront sains et saufs. Vous aurez accompli votre devoir de capitaine. C’est exactement ce que je n’ai pas fait. C’est moi qui ne suis pas en paix avec ma conscience. Mes hommes sont enterrés ici : je dois donc rester ici pour mourir où ils sont morts. Alors, seulement, j’aurais retrouvé la paix. Si vous ne le comprenez pas, c’est que vous n’êtes pas un vrai capitaine. »

Ragnar se surprit à penser une chose incroyable : à la place d’Érik le Rouge, il aurait probablement agi de même. Il se dépêcha de dire :

« Je le comprends, je le comprends… Et je respecte votre raisonnement. Mais j’avoue que je ne sais que dire : mes ordres sont de vous secourir et vous me demandez de vous abandonner… »

« Est-ce vraiment ce que disaient vos ordres ? »

Ragnar tressaillit. Brusquement, il se souvint que son ordre de mission ne stipulait rien sur ce sujet. On lui demandait de retrouver Érik le Rouge et rien d’autre. Pas une ligne n’indiquait qu’il devrait en plus le ramener à la base.

Un oubli ? Certainement pas. En fait, il commençait à comprendre : celui qui avait rédigé les instructions devait se douter qu’Érik le Rouge refuserait d’embarquer. Il aurait suffi de les lire entre les lignes, ce que Ragnar n’avait pas pensé à faire.

Bref, il réalisait à cet instant que non seulement il pouvait abandonner ce vieil homme dans la grotte, mais… que ce serait même la solution la plus logique. Jamais il n’aurait pensé en arriver là.

« Non, mes ordres ne me donnent pas le pouvoir de vous embarquer de force, c’est vrai. Et si vous refusez de monter dans mon spationef, je ne peux pas vous y obliger. Maintenant, y a-t-il autre chose que je puisse faire pour vous ? »

« Oui, il y a autre chose. Capitaine, je crois que le moment est venu d’entrer dans le vif du sujet. Vous avez accompli votre mission et je vous en félicite. À présent, vous allez décoller et repartir, sans moi. Quand vous serez de retour à votre base, vous direz que vous ne m’avez pas vu et que vous ignorez où se trouve le Vinland… »

« Quoi ! »

Ragnar s’attendait à tout, sauf à cela.

« Mais… Je viens de vous voir et de vous parler ! »

« Laissez-moi terminer. Il ne s’agit pas de nous, mais de l’humanité. Imaginez, je dis bien imaginez, que vous retourniez vers l’univers habité et que vous disiez ce que vous avez vu : que le Vinland n’est qu’une planète immonde et invivable. Que se passerait-il ? Eh bien, l’humanité entière serait déçue, comme mes hommes furent déçus. Tellement que les êtres humains ne s’intéresseraient plus à l’exploration spatiale. Des millions de jeunes gens se diraient que cette activité n’a aucun intérêt et détourneraient leur ambition vers d’autres projets. »

« Cela serait-il si grave ? »

« Ce serait catastrophique. Capitaine, faites l’effort de vous souvenir que les humains ont toujours cru au Vinland. Oh, ils ne l’ont pas toujours appelé ainsi. Quelquefois, ils l’appelaient Eldorado, ou Atlantide, ou Agartha, ou Thulé. Mais qu’importe le nom : les humains ont toujours rêvé d’un paradis, lequel se trouverait derrière l’horizon. C’est pour découvrir ce paradis qu’ils se sont lancés à l’exploration des mers, des continents, et puis des planètes, et puis des galaxies. C’est parce qu’elle cherchait le Vinland que la race humaine a pu conquérir l’univers. Alors… Alors, si les humains apprenaient que le Vinland est… ce que vous voyez, plus personne ne voudrait explorer de nouveaux horizons. Oui, ce serait une catastrophe. Parce que l’humanité doit explorer, et aller toujours plus loin. Si elle y renonçait… Vous savez comme moi que les conséquences seraient désastreuses. »

« Alors, vous me demandez de… dire un mensonge ? »

« Tout à fait. Vous devez mentir dans l’intérêt général. Voyez-vous, un homme disait jadis que si la légende était plus belle que la réalité, il fallait écrire la légende. Je vous avouerai que, dans ma jeunesse, je pensais que c’était un idiot. Mais depuis que j’ai fait naufrage sur ce bloc infâme, j’ai eu le temps de réfléchir, et je me suis aperçu que c’était lui qui avait raison. Capitaine, les êtres humains ont besoin de croire à l’existence d’un paradis quelconque. Ils doivent croire au Vinland. C’est ce genre de mythe qui pousse les jeunes gens à partir pour explorer le monde. Alors, laissez-les croire au Vinland et l’humanité poursuivra son destin. Si vous brisez ce rêve… Voyez ce qui est arrivé à mes hommes. Cela pourrait arriver à toute la race humaine. »

« Voyons, je… »

« Capitaine, la décision que vous allez prendre sera capitale pour l’avenir. Si vous révélez à tous les humanoïdes que le Vinland n’est pas le paradis espéré, vous provoquerez un phénomène aux conséquences incalculables. Je sais bien qu’il n’est pas agréable de mentir, mais vous devez le faire. Dans l’intérêt de la race humaine, vous direz à votre retour que vous ne m’avez pas retrouvé et que vous n’avez pas découvert le Vinland. Ainsi, les hommes continueront à le chercher, et ils continueront à explorer l’univers. Vous seul pouvez décider. J’attends votre réponse. »

Ragnar entendait presque son cœur battre. Sa situation était surréaliste : jamais il n’aurait imaginé se voir dans une position aussi déroutante. Mais le vieil homme barbu, et proche de la mort, l’observait. Il lui faudrait bien répondre. Seulement, que répondre à une interrogation aussi inattendue ?

Ragnar soupira, avant de céder à ce qu’il voulait appeler la raison, si c’était bien le mot qui convenait.

« Bien, je peux considérer que ma mission est accomplie. Dans ces conditions… Le fait que cette planète soit ou non le Vinland devient secondaire. Je pourrais toujours dire que je n’en sais rien. »

Ce fut le tour d’Érik le Rouge de soupirer, pour montrer son soulagement.

« Merci, capitaine. Je mesure la difficulté que représente pour vous un mensonge. Mais ce mensonge est nécessaire. Grâce à vous, les êtres humains continueront à chercher le Vinland, et ainsi l’exploration spatiale se poursuivra. »

« Et vous ? Nous pourrions vous laisser des vivres, et un peu d’eau. »

« C’est très gentil de votre part. Mais au point où j’en suis arrivé, mourir demain ou dans un an m’est complètement égal. Vous devez repartir. Ce sera mieux pour vous, et pour moi. »

Et c’était vrai. Ragnar fit un effort pour se diriger vers la sortie. Soudain, il se retourna.

« Érik le Rouge, je tiens à vous dire que ce fut un grand honneur pour moi de me trouver en face de vous. En fait, ce fut le plus grand honneur de ma vie. »

« Et ce fut un honneur pour moi de vous connaître. Je vous félicite pour la manière dont vous avez accompli votre mission. Vous êtes un excellent capitaine. J’espère que ce compliment vous fera plaisir. »

« Venant de vous, oui… »

Sans un mot de plus, Ragnar sortit. Il s’aperçut alors que ses yeux étaient mouillés. Il ne s’en était pas rendu compte auparavant.

Le vent avait un peu faibli. Il put donc marcher sans encombre jusqu’à l’emplacement de la navette. Les spationautes l’attendaient, visiblement inquiets.

« Capitaine, nous avons failli partir à votre recherche. »

« Ce n’était pas nécessaire. Préparez-vous, nous allons décoller. »

« Quoi, mais le corps d’Érik le Rouge… »

« J’ai regardé partout et je n’ai rien vu. Son cadavre doit être quelque part, enfoui sous le sable. Vous aviez raison : nous ne le retrouverons jamais. Alors, nous repartons. »

Les hommes ne dissimulaient pas leur surprise. Un peu à l’écart, Goran regardait le capitaine, sans ciller, sans un mouvement de mâchoire. Manifestement, le vieux navigateur était le seul à se douter de quelque chose.

La navette décolla et disparut dans le ciel.

  • * * * * * * * *

  • * * * *

Quelques jours plus tard, et dans un grand craquement, le spationef franchissait la barrière spatio-temporelle, en sens inverse. L’équipage s’apprêtait déjà à remettre le vaisseau à l’ordre pour affronter le long voyage de retour : rétablir l’apesanteur, diminuer les rations, etc.

Dans sa cabine, le capitaine Ragnar avait commencé à rédiger son rapport. Lentement, en réfléchissant sur chaque lettre, il écrivit :

« Notre mission se solde par un échec. Malgré nos efforts, nous n’avons pas réussi à retrouver Érik le Rouge… »

Il hésita un moment, avant d’ajouter :

« …Et je pense que personne ne le retrouvera jamais… »

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08 octobre 2009

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